Virginie et Didier: un couple, un Tandem … et un Kilt!

Lors de la deuxième émission de Cap ou pas Cap, j’ai reçu Virginie Collard et Didier Blavier. Virginie est aveugle et mal entendante à cause d’une maladie orpheline (syndrome de Alstroël), avec Didier, ils parcourent la Belgique et l’Europe en Tandem. Des voyages dont ils sont venus nous parler. Une interview à (re)découvrir ci-dessous.

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Didier, Virginie et leur Tandem (c) Didier Blavier

Bonjour Virginie et Didier ! Dans un premier temps, est-ce que vous pouvez vous présenter ?

Virginie : Bonjour, moi c’est Virginie Collard, j’ai 34 ans, je suis atteinte du syndrome d’Alstroël, qui est une maladie orpheline dont les symptômes sont la cécité, la mal-entendance et des problèmes cardiaques. Quand j’étais petite, je voyais un petit peu dès qu’il faisait sombre mais avec la lumière je ne voyais plus rien, ça s’est dégradé petit à petit et j’ai perdu le reste à 16 ans. J’ai fait des études universitaires et j’ai travaillé deux ans comme assistante de direction. Je suis actuellement sans emploi.

Didier : Je suis ingénieur de formation et je suis passionné par les constructions de machines tels que les vélos. Je suis un grand utilisateur de vélo, j’adore les vélos spéciaux, les vélos couchés. J’utilise mon vélo comme cycliste quotidien mais aussi pour partir en vacances. Je parcours ces voyages avec Virginie, dans une optique également de faire découvrir de nouvelles choses et de vérifier l’accessibilité aussi bien pour les personnes handicapées que pour les cyclistes dans toute l’Europe.

Des voyages que vous faites en Tandem.

Didier : Oui le Tandem s’impose dans nos conditions puisque Virginie ne saurait jamais faire du vélo toute seule.

Virginie : Mais il ne s’agit pas d’un Tandem classique, je ne suis pas derrière mon pilote mais devant sur un vélo couché et mon pilote est derrière moi sur un vélo normal.

On parlait justement de construction de vélo, est-ce que c’est un Tandem qu’il a fallut construire ou est-ce que c’est un vélo facile à trouver ?

Virginie : C’est un vélo qui a été construit en Allemagne.

Didier : C’est une marque que j’ai découvert à un salon du vélo spécial en Allemagne et après avoir essayé ce Tandem, je peux dire que c’est vraiment optimal niveau utilisation parce qu’on a la possibilité de parler ensemble facilement à l’inverse d’un Tandem classique où, avec une personne à l’arrière, il faut crier pour se parler.

Est-ce qu’il y a des voyages qui vous marquent plus que d’autres ? Des sensations qui vous marquent plus que d’autres ?

Virginie : En fait, ce qui est important pour moi durant le voyage, ce sont les sensations par rapport au sol, mais également tout ce qui est auditif et odorat. Par exemple, quand on roule sur des graviers ou sur du macadam, ce ne sont pas les mêmes sensations. Tous les bruits environnants, quand on roule dans la nature ou en ville, tout cela est différent.

On parlait avec Blandine de l’envie de montrer que le handicap n’empêche pas forcément de faire des choses, c’est la même énergie qui vous anime ?

Virginie : Oui, prouver aux autres que même si on a un handicap, on peut voyager comme tout le monde.

Didier : L’avantage d’être un couple mixe, handicapé et en bonne santé, c’est que je peux lui raconter tout ce que je vois. Elle est juste devant moi, totalement à portée de voix, sans que je ne crie. Grâce à ça, elle profite du voyage. Ayant déjà vu avant, elle peut aussi s’imaginer exactement comment sont les choses et je trouve que c’est un voyage extrêmement riche car ça m’aide aussi à ancrer des souvenirs puisque je les raconte, je retiens encore mieux ce que je vis, c’est vraiment essentiel.

On ne voit plus l’environnement autour de soi de la même façon ?

Didier : On l’appréhende déjà d’une autre manière. Je dois également veiller à sa sécurité, à notre sécurité, j’anticipe énormément de choses. Je lui dit quand on va s’arrêter, quand on va avoir une montée et pour quelle distance, je suis un peu le coach. C’est également une grande richesse, je raconte ce que je vois donc j’intègre tout mon environnement et on est plus en sécurité puisque je fais plus attention.

Virginie : Même si je n’ai jamais vu grand-chose, le peu que j’ai vu lors de mon enfance m’aide beaucoup pour me représenter les choses quand il me les décrit.

Parmi tous vos voyages, il y a eu notamment un défi de 2000 Km l’an dernier au départ du Danemark.

Virginie : En 2015 on est parti du Danemark en groupe avec la CycloTransEurope. Ils allaient jusque Paris, on est allés avec eux jusqu’en Allemagne. Et puis, on est allés rejoindre un autre groupe qui s’appelle la Dynamobile qui faisait le tour de la Belgique. Ensuite, on est allés rejoindre un groupe de Tandem pour déficients visuels en Hollande.

Didier : Le groupe CycloCoeur. Et on participait également au « Beau Vélo de Ravel » avec Adrien Jovenneaux pour partir au Mexique, « le Beau Vélo du Bout du Monde ». Tous les samedis possibles, on a fait les balades du « Beau Vélo » et donc notre but était aussi de partir en vélo au « Beau vélo » ou de prendre le train car malheureusement les bus ne prennent pas les vélos et les quelques fois où il n’y avait pas de transport en commun, on a dû prendre la voiture.

Virginie : On a pas de voiture, donc on se déplace toujours en vélo ou en transports en commun mais quand ce n’est vraiment pas possible, on est obligés de louer une voiture.

Il faut bien le remarquer, par rapport à d’autres endroits, la Belgique n’est pas toujours un bon élève au niveau de l’accessibilité. Comment cela se passe pour vous à ce niveau là ?

Virginie : Pour prendre le train, c’est assez compliqué avec le Tandem. Les trains sont beaucoup plus haut que les quais et l’aide PMR ne va pas aider la personne valide à monter son vélo dans le train car ce n’est pas son travail et s’il lui arrive quelque chose, il ne sera pas couvert. Donc si on veut vraiment avoir une aide, c’est souvent plutôt des passagers qui viennent aider Didier pour monter le Tandem. De plus, pour avoir l’aide PMR en Belgique, il faut la réserver 48 heures à l’avance, tandis qu’à l’étranger, en Allemagne, en France, on peut arriver à la gare et avoir directement son aide.

Didier : Il suffit de faire sa demande, une petite demi-heure à l’avance quand même parce qu’il faut quand même aller jusqu’au quai, donc il y a vraiment une grosse différence de service là derrière. En Belgique, on a malheureusement fermé beaucoup de gares et il y a aussi des gares sans surveillant, on est un petit peu des laissés pour compte. Si on remplace une ligne de train par une ligne de bus, par exemple, il y a une énorme perte de service puisqu’on peut monter dans le train avec le vélo mais pas dans le bus.

Tout n’est pas toujours réfléchi pour les PMR et quand ça l’est, ce n’est pas toujours fait de manière efficace. Est-ce que vous faites des retours aux sociétés de transport en commun comme les TEC ou la SNCB pour les sensibiliser à ces situations ?

Didier : C’est vrai que quand on est partis au Danemark, on devait prévoir tout notre voyage jusque Copenhague et à partir de la Belgique, ce n’était pas du tout évident. On peut s’adresser à la SNCB International mais quand on veut avoir des prix et obtenir des réductions, ce n’est pas du tout évident. On a beaucoup échangé par mail avec la Deutsche Bahn et finalement, on a quand même eu la possibilité d’avoir des réductions sur le trajet aller. En France, systématiquement, on a eu la personne handicapée qui payait et l’accompagnant qui était gratuit, uniquement car on utilisait des TER, les trains régionaux. Quand il s’agit de TGV, là c’est autre chose, et encore pire le Thalys et l’Eurostar, ce sont des compagnies privées et donc elles font ce qu’elles veulent.

Virginie : De plus, dans le Thalys et l’Eurostar, on ne peut pas monter avec un Tandem.

Didier : Les TGV acceptent les vélos avec réservation moyennant payement car il y a, je crois, six places, mais pour des vélos normaux. Un aveugle ne peut donc pas se permettre de prendre le TGV avec son vélo Tandem.

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Virginie et Didier dans nos studios

Et quand vous discutez avec le personnel de bord de ces compagnies, est-ce que vous sentez une envie de prendre en compte la personne avec un handicap ou les voyageurs avec des modes de transport comme le Tandem ? Est-ce que vous vous sentez écoutés et reconnus dans vos demandes ?

Virginie : En France, dans certains TER, le Tandem et la remorque étaient interdits et quand on parlait de discrimination puisqu’une personne aveugle ne peut pas rouler avec un vélo normal, ils étaient d’accord et on pouvait monter.

Didier : Il y a eu un consensus sur lequel on a pu arriver car on leur a fait comprendre que si un aveugle ne peut pas rentrer avec un Tandem, comme il ne sait pas faire du vélo tout seul, il y a une discrimination et dès qu’on se trouve dans ce registre, on s’aperçoit qu’il y a des barrières qui tombent. Donc c’est humain et positif de pouvoir un peu passer outre le règlement qui interdit le Tandem dans le train.

Et on a parfois l’impression qu’il y a des cases et que quand on sors, même juste un tout petit peu, de la case, les problèmes se posent.

Didier : Effectivement et c’est même au sens propre de la case. Si vous allez sur les sites des compagnies ferroviaires en Allemagne, en France ou en Belgique, il n’y a pas de case où vous pouvez cocher personne aveugle avec vélo, Tandem, etc … Déjà à la réservation des billets, il y a un problème.

Il y a pas mal de choses à faire au niveau des transports en commun mais on va aussi parler du positif, quels sont vos meilleurs souvenirs de rencontres au fil de vos voyages.

Virginie : Je me souviens qu’en France, à un moment donné on était perdu et on s’est dit qu’on allait sonner à une porte et un vieux monsieur nous a ouvert, il nous a expliqué notre chemin sur une carte puis nous a demandé ce qu’il pouvait encore faire pour nous. On lui a expliqué qu’on cherchait également un endroit où dormir, il nous a proposé de planter notre tente chez lui ou même dormir dans une des chambres de ses enfants. Il est devenu notre parrain de voyage.

Didier : On noue des liens d’autant plus qu’on est quand même remarquables sur la route, dans le sens où on n’est pas vraiment dans la norme. Quand je voyage, je suis en kilt et donc manifestement ça attire le regard et les questions et donc c’est également une très bonne manière d’ouvrir le dialogue et on a plein de contacts grâce à ça.

Et au niveau des sensations, est-ce qu’il y a des pays clairement plus praticables ?

Virginie : Le Danemark, c’est un pays où c’est vraiment génial pour le vélo car ils sont vraiment séparés des voitures.

Didier : Au niveau européen, j’ai déjà regardé les chiffres de la « cyclabilité » dans plein de villes. Manifestement, le Danemark, avec Copenhague, sort complètement du lot. Vous avez aussi toutes les villes de la Hollande puisque c’est super plat, il y a 20 mètres de différence entre le point le plus haut et le point le plus bas. Puis il y a la France également qui a fait un travail énorme avec un grand projet sur 20 ans, qui n’est pas dépendant des changements de politique à la tête d’une ville qui voudrait se lancer dans la réalisation de pistes cyclables. L’Allemagne est aussi extrêmement avancée, notamment sur les vélos en ville. La grosse différence entre l’Allemagne et le Danemark, c’est que l’Allemagne a des constructeurs automobiles et donc il y a un lobby automobile, une pression automobile mais ils ont réussi à faire des centres-ville où tout le monde à sa place.

Et justement au centre-ville de Liège, est-ce que tout le monde a sa place ?

Virginie : Je ne pense pas vraiment. Souvent on doit rouler en plein milieu des voitures et elles ne comprennent pas toujours qu’on doit également prendre notre place sur la route, donc elles essaient de nous dépasser. On a le droit aussi à notre place sur la route.

Didier : On a beaucoup travaillé au GRACQ, les cyclistes quotidiens, justement pour aider la ville de Liège à passer le cap et essayer de devenir une ville cyclable. Il y a eu des efforts faits mais malheureusement, on a encore des points noirs qui doivent être absolument résolus. On a également des discontinuités dans les trajets. Certaines choses ne sont pas toujours faites de manière optimale mais comme les travaux sont faits, on va devoir les supporter encore de longues années avant d’avoir des changements. Malgré le fait que Liège était une ville très en avance sur les SUL, c’est-à-dire les sens uniques limités qui permettaient aux cyclistes de remonter les sens uniques voitures, on bloque maintenant sur les signaux B22 et B23, qui sont les « tourne à gauche » et « continue tout droit », parce que la police ne veut pas placer ces signaux pour des raisons qui ne nous semblent pas du tout évidentes. Alors que ça se fait à Bruxelles, à Londres, dans plein d’endroits.

Quelle est la prochaine envie de voyage ?

Virginie : On aimerait bien faire le tour de l’Europe, mais il faut que Didier ait du temps comme il travaille.

Didier : On fait ça par morceaux, ici on est descendus jusque Bordeaux. Moi personnellement j’ai déjà fait toute la côte hollandaise et une partie de l’Allemagne. Bien sûr, continuer à descendre sur la France, aller en Espagne, descendre sur le Portugal, remonter sur la côte Française, faire l’Italie. Il y a vraiment de belles choses encore à aller faire. La Suisse, par exemple, est très cyclable. Ils ont vraiment fait énormément de choses au centre des villes, ils essayent justement de diminuer la pression automobile.

Quelques jours après cette interview, Virginie et Didier ont donné une conférence au Musée des transports en commun de Liège, intitulée « L’épopée de la Tandemonaute », pour aborder tous ces sujets, au travers de photos prises durant leurs différents voyages. Si vous l’avez ratée, vous pouvez rejoindre le groupe « Virginie la Tandemonaute ». Une autre conférence devrait également avoir lieu à la mi-janvier 2017, toujours à Liège.

Justine

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