Geneviève Clay-Smith: « J’espère apporter au public une meilleure compréhension du handicap via mes films »

davLors de The Extraordinary Film Festival, j’ai eu le plaisir de rencontrer Geneviève Clay-Smith, réalisatrice australienne et CEO de Bus Stop Films qui a pour but d’aider les personnes avec une déficience intellectuelle et d’autres groupes marginalisés à étudier la réalisation cinématographique et grâce à cela à améliorer leurs capacités, diverses compétences, leur confiance et leur bien-être. Vous pouvez retrouver son travail sur le site de Bus Stop Films et visionner via ce lien son court-métrage « The interviewer ».

Le processus de chacun de vos films se fait avec des personnes en situation de handicap. L’industrie du cinéma est très compétitive avec des normes de beauté qu’elle dicte. Votre travail a, lui, pour objectif de promouvoir l’inclusion et montrer d’autres perspectives au grand public ?

Geneviève : Oui, je pense que l’objectif principal, c’est de raconter des histoires. De grandes histoires universelles qui incluent beaucoup de problématiques qui concernent les personnes en situation de handicap. Donc nous essayons toujours de trouver les expériences que les personnes en situation de handicap rencontrent pour transposer cela sur écran afin que les gens aient une meilleure compréhension du handicap. Souvent, le handicap peut être vu à travers différents angles de vue comme la pitié, la charité ou l’inspiration. Nous essayons plutôt de montrer des personnages avec toutes leurs capacités, tout leur potentiel ainsi que le monde complexe dans lequel chacun d’entre eux vit. Les problèmes qu’ils rencontrent dans la société, les barrières à l’inclusion mais aussi la pression familiale et l’entourage familial aussi. Comme cela, les gens auront une meilleure compréhension des personnes en situation de handicap. On a aussi parlé de la santé mentale et des réfugiés. Dans chaque film que je fais, j’essaye de trouver des histoires qui aident le public à avoir une meilleure compréhension du sujet. Je ne veux pas représenter le handicap ou toute autre histoire avec une personne issue d’une minorité via une vision qui résulterait d’un manque de compréhension. Je cherche toujours à inclure les gens dans l’ensemble du processus car ce ne sont pas juste mes espoirs et mes idées qui sont sur le papier c’est une véritable représentation via les expériences des personnes qui les ont vécues qu’on intègre dans le processus.

C’est important car lorsque l’on a des personnes en situation de handicap dans un film, l’histoire est centrée sur leur handicap ou alors on entre dans les clichés. Et à côté de cela, on a eu quelques films récemment, en France, en Belgique, qui traitaient du handicap ou avaient un personnage en situation de handicap mais c’était toujours des acteurs valides qui jouaient ces rôles. Et cela peut être un problème, si on veut un acteur d’une certaine origine, on ne va pas prendre un acteur d’une autre origine et lui mettre du maquillage. Il faut montrer la diversité, est-ce que c’est également ce que vous voulez faire avec vos films ?

Geneviève : Oui je suis une grande défenseure de castings authentiques. Choisir un acteur en situation de handicap pour un rôle va donner une autre dimension au personnage car il va utiliser son vécu pour offrir un jeu plus authentique. Il va aussi pouvoir amener des modifications et s’assurer que le rôle soit authentique. Je pense que donner une représentation authentique est tellement important. Également pour le bien de la visibilité et casser ce concept présent dans la société qui veut qu’on attende peu des personnes en situation de handicap et qu’on leur donne peu de possibilités. C’est une vraie barrière à l’inclusion et si on prend constamment des personnes valides pour jouer des personnages en situation de handicap, alors on envoi le message qu’on ne prend pas des personnes en situation de handicap car ils ne peuvent pas le faire, qu’ils n’ont pas le talent nécessaire. Donc quand on caste une personne en situation de handicap pour un rôle, il y a un vrai impact positif. On dit qu’on pense que les personnes en situation de handicap sont capables de jouer et que l’on peut avoir confiance en leur capacité d’acteur. On dit également que c’est important que le handicap soit représenté de manière authentique. Et en effet, on ne prendrait pas un acteur blanc pour jouer le rôle de quelqu’un qui est d’origine africaine, ou un homme pour jouer le rôle d’une femme, ça dépend de l’histoire bien sûr mais vous savez on ne fait pas ces choses par respect donc on doit avoir le même respect pour le handicap et cela passe par le fait d’ouvrir les yeux de la société sur cette pensée acquise qu’on ne doit pas attendre beaucoup des personnes en situation de handicap. Parce que c’est cela qui est le handicap, pas la personne elle-même, mais le peu d’attente de la société.

Ce processus inclusif de réalisation de film a commencé après que vous ayez réalisé un documentaire sur le syndrome de down ?

Geneviève : oui, il y a dix ans maintenant, j’ai réalisé mon premier job en tant que réalisatrice de documentaire pour une association qui s’appelle « Down Syndrome New South Wales » qui travaille avec des personnes porteuses du syndrome de down chez moi en Nouvelle-Galles du Sud, en Australie. Et donc, je me suis retrouvée à travailler pendant 18 mois avec 6 familles et leur fils ou fille porteur/euse de syndrome de down et réaliser ce documentaire où on les voyait suivre ce programme pour les aider à atteindre leurs objectifs grâce à un cercle de soutien qui inclus des personnes de leur communauté locale, comme leur coiffeur ou leur marchand de fruits et légumes, ou encore leurs amis et leur famille. Et le but de rassembler ce cercle de soutien était que ces personnes se rassemblent de manière régulière pour écouter les rêves et les ambitions de ces personnes porteuses du syndrome de down et ensuite réfléchir à ce qu’ils/elles pouvaient faire de leur côté pour aider à faire la différence dans ce rêve à atteindre. Je me suis donc retrouvée à être témoin de ce mouvement social et découvrir tous ces rêves et ces objectifs – vivre en autonomie, déménager, avoir un boulot – et cela m’a énormément inspirée mais j’ai aussi découvert toutes ces barrières que ces personnes rencontraient dans la réalisation de ces rêves. Et voir à quel point ces barrières sont insensibles et frustrantes parce que tout ce qu’il faut c’est un esprit ouvert, ça peut donner une impulsion à une personne. C’est comme le fait de trouver un travail, je n’arrivais pas à me sortir cela de la tête qu’il n’y ait pas plus d’entreprises pour dire « Et si on donnait une opportunité à cette personne, ne partons pas du principe qu’elle va échouer mais donnons-lui une chance ». Tout le monde a besoin d’opportunités et d’avoir quelqu’un à ses côté quand on échoue pour nous donner une nouvelle chance. Et de voir ce peu d’attente de la société et le monde médical également qui peut dire les pires choses aux parents quand leurs enfants sont nés, on se dit « Pourquoi est-ce que cela se passe comment ça ? Ça ne doit pas nécessairement se passer comme ça ? ». Les rapports ne devraient pas être si négatifs, on ne devrait jamais dire « Cet enfant ne pourra jamais faire ceci ou cela ». Vous pourriez envisager une tellement plus belle image pour la vie de cet enfant. Donc je pense que je suis devenue plus au courant, plus attentive et plus contrariée également. Et puis je suis également devenue encore plus fâchée contre l’industrie du cinéma car il n’y avait aucune possibilité d’inclusion derrière la caméra pour des personnes en situation de handicap. Les portes n’étaient pas du tout ouvertes à l’inclusion. Où est la représentation à la télévision, dans les scénarios ? Et donc j’ai voulu faire ce que je pouvais, avec mes capacités, pour faire une différence et je peux le faire à travers mes films.

23509364_359896171121289_1783097923683774570_oQu’est-ce que vous aimeriez amener aux spectateurs à travers votre travail ?

Geneviève : J’espère que ça leur donne une meilleure compréhension de ce qu’est le handicap et que cela enlève les idées préconçues qu’ils peuvent avoir. Par exemple, les gens qui vous disent « Oh tu travaille avec des personnes porteuses du syndrome de down, elles sont tellement joyeuses, est-ce que tu as beaucoup de câlins ? ». Et ça me frustre tellement parce que ce sont des personnes qui ne sont pas joyeuses tout le temps. Elles sont fâchées, tristes, déprimées comme tout le monde. Elles ont toute une palette d’émotions, pas une seule. Donc j’espère que mes films vont enlever ces stéréotypes que les gens ont en tête et qu’ils se diront « Wouaw, les personnes en situation de handicap sont des personnes complexes et je dois avoir un esprit plus ouvert, un cœur plus ouvert ». Et peut-être que la prochaine fois qu’ils croiseront une personne en situation de handicap, ils ne seront pas paternalistes, n’auront plus ces idées préconçues, ils parleront juste à des personnes et les traiteront avec respect.

Quel est votre processus de construction d’un film, quelles sont vos inspirations ?

Geneviève : Les idées de films viennent de partout et le processus diffère selon le projet mais généralement à Bus Stop Films, c’est un processus qui dure 12 mois car nous travaillons avec une classe d’environ 12 personnes avec une déficience intellectuelle et nous les accompagnons tout au long de la réalisation du film. Nous avons différents ateliers sur l’écriture de films, sur la réalisation, sur l’écriture d’un scénario puis nous tournons le film et nous avons un atelier de post-production et enfin on organise une avant-première où on invite leurs parents, avec un tapis rouge, des photographes, des médias, du champagne, c’est une grande célébration de leur travail. Le premier film que j’ai fait via ce processus inclusif était « be my brother » et l’inspiration m’est venue d’un des participants du documentaire que je réalisais pour « Down Syndrome NSW ». Son rêve était d’être un acteur, il s’appelle Gerard Odwyer, et je voyais tout ces cercles de soutien aider ces personnes, une personne aidait un des participants à apprendre à cuisiner des spaghettis bolognaise le mercredi soir, une autre apprenait comment prendre les transports en commun, j’ai vu quelqu’un décrocher un travail parce que quelqu’un dans son cercle de soutien avait les bonnes connections et a rendu cela possible mais pour Gerard, il semblait n’y avoir aucune possibilité et il était doué. Il récitait la scène du balcon de Roméo et Juliette de Shakespeare par cœur, et c’est là que j’ai commencée à être vraiment irritée et en colère contre l’industrie du cinéma car il n’y avait aucune inclusion, il y a dix ans et je me demandais qui allait lui donner sa chance. J’étais en école de réalisation à l’époque et j’ai décidé de faire mon film de fin de cursus avec Gerard Odwyer dans le rôle principal et il a fait un super boulot. Et j’ai décidé d’ouvrir mon plateau, j’ai fait un appel pour voir si des personnes avec une déficience intellectuelle voulaient venir travailler avec nous, on a mis en place des ateliers et on a eu 5 personnes qui sont venues travailler sur le film, tout s’est très bien passé et ce film a remporté le plus grand festival de court-métrages en Australie, en 2009. On a remporté le prix du meilleur film devant 250.000 personnes, Gerard a remporté le prix du meilleur acteur et on était en première page de tous les journaux et cela m’a fait réaliser que c’était important de continuer cela. Le film suivant que j’ai fait, toujours avec ce processus inclusif, parlait de cette façon d’envisager le handicap comme étant tragique. Mais ce n’est pas quelque chose de tragique d’avoir un handicap, particulièrement si vous êtes né avec un handicap, c’est ce que vous êtes. Comment peut-on regarder quelqu’un porteur du syndrome de down et lui dire « Tu es une tragédie » ? Surtout quand ces personnes ont une belle vie donc j’ai voulu montrer cela dans ce film. On veut que le moment de la réalisation soit aussi important que le rendu final. Beaucoup de personnes veulent juste que le travail soit fait de la meilleure manière possible mais nous on tient à la qualité d’un processus un inclusif et même si cela nous amène à sacrifier quelques prises de plus, on le fait car on veut que chacun s’y retrouve. Nous ne sommes pas un système hiérarchique, on est au même niveau et on s’assure que du début à la fin ce soit une bonne expérience pour toutes les personnes investies.

Vous avez gagné plusieurs prix, vous êtes ici en Belgique, loin de chez vous, pour un festival où vous êtes l’invitée d’honneur, vous y avez donné une conférence. Quand vous regardez en arrière, qu’est-ce que vous vous dites ?

Geneviève : Je pense que ça a été formidable mais qu’on a eu des moments difficiles aussi. Après le prix à Tropfest, le festival en Australie dont je vous parlais, j’ai eu un rendez-vous avec une agent renommée à Sydney et j’avais cette vision de faire plus de films inclusifs et de changer l’industrie du cinéma en faisant plus de films sur le handicap et quand je me suis assise et que j’ai parlé de ce rêve à cette agent, elle m’a demandé pourquoi faire un autre film à propos du handicap et je lui ai dit que c’était parce que cela me passionnait et que c’est ce que je devais faire. Elle m’a alors dit « Tu ne seras connue que comme la fille qui fait des films sur le syndrome de down, est-ce que tu veux vraiment cette étiquette? Tu n’auras pas de carrière, je ne peux pas te représenter ». Je suis donc sortie de cette réunion avec deux choix à faire, laisser tomber et rentrer dans une voie plus « traditionnelle » de la réalisation de films et écouter cette agent ou suivre mon instinct et j’ai suivis mon instinct. Il y a des moments où j’ai eu l’impression qu’on allait nulle part et des moments où je me suis dit que l’industrie du cinéma ne comprenait pas ce que l’on faisait et s’en foutait mais maintenant je vois les changements se produire. Je parle avec les gouvernements et dans l’industrie du cinéma il y a maintenant ce programme où 8 personnes en situation de handicap ont un stage rémunéré dans les meilleures compagnies de production australiennes. Nous avons un partenariat une des meilleures écoles de cinéma d’Australie donc on voit enfin ces changements. Au sein du gouvernement, il y a des fonds pour subventionner des projets mis en place par des personnes en situation de handicap. Je pense que Bus Stop a joué un rôle dans tous ces changements et je vois de plus en plus de réalisateurs intéressés par ce processus donc je forme des réalisateurs pour que d’autres puissent prendre la main et que de mon côté, je puisse partir mener des projets similaires dans d’autres endroits en Australie ou même à l’étranger. Donc oui, quand je regarde en arrière je sais qu’il y a eu des moments difficiles où j’ai vraiment dû suivre mon instinct mais c’est toujours ces étudiants et leurs histoires qui m’ont donné l’inspiration pour continuer. Si cela n’avait rien changé pour eux j’aurais certainement arrêté. Mais quand le public vient me dire que mes films ont eu un impact sur eux, quand les étudiants me disent que ces films ont un impact sur eux, quand cela touche également les parents je suis tellement contente d’avoir continué.

Selon vous, à quel point est-ce important d’avoir un tel festival ?

Geneviève : C’est vraiment très important et je félicite Luc Boland, le Directeur artistique de ce festival, de continuer car il permet des changements dans son pays et dans sa sphère d’influence et c’est très important. On a tous une sphère d’influence que l’on peut impacter pour créer du changement. C’est important de raconter ces histoires et d’utiliser les médias, ou ces rassemblements de personnes, pour faire entendre ces histoires, avoir des débats sur la représentation. Sans un tel festival, les gens n’auraient pas la possibilité de voir ces films et ces films n’auraient pas la possibilité d’être distribués ailleurs. Donc je ne peux pas dire à quel point c’est important et à quel point je suis fière d’en faire partie.

Avez-vous eu l’occasion de visiter la Belgique ou plus particulièrement Namur ?

Geneviève : Oui, j’adore Namur, c’est la deuxième fois que je suis ici et j’adore ces petites rues médiévales, c’est ce que j’adore à propose de l’Europe car on n’a pas cela en Australie. Vous ne pouvez pas vous promener et voir des traces du passé médiéval comme cela. Notre histoire est très belle en Australie mais c’est plus lié au sol, des peintures dans des grottes et nous n’avons pas accès à cela tout le temps donc c’est formidable de venir ici, de voir cette architecture et d’être projeté dans le temps, au 13ème ou peut-être 14ème siècle. J’ai aussi vu la Grand Place. J’aime les gens aussi, les gens sont adorables. J’aime aussi parler avec des réalisateurs belges car on sent une vrai communauté ce n’est pas juste de la compétition. Les gens sont très généreux, ils aiment vous parler de leur travail, entendre parler du vôtre et cela fait vraiment du bien.

Retrouvez cette interview en podcast via ce lien.

Justine

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