Empathiclown Asbl – Prendre le temps de rencontrer les publics dans leur fragilité

28535456_10216129137159944_1710844219_nLa semaine passée, Denis Bernard était en studio dans Cap ou pas Cap. Il y a environ huit ans, il a lancé Empathiclown, une association de clowns qui rencontrent divers publics fragilisés.

Denis : J’ai une formation dans le théâtre et lors d’un voyage que j’avais fait à Montréal, il y a une quinzaine d’années maintenant, j’avais accompagné les « Docteurs clowns », une grosse association là-bas. Ils allaient bien sûr en pédiatrie, ça je connaissais déjà, mais surtout ils intervenaient auprès de personnes âgées. J’ai été voir ce qu’ils faisaient et j’ai trouvé cela formidable. Ce n’est pas le clown qui divertit uniquement mais c’est aussi aller à la rencontre des personnes dans leur fragilité. Quand je suis revenu en Belgique, j’avais envie de mettre le projet en place mais je ne savais pas comment le faire. Pendant quelques années, j’ai été éducateur dans un centre pour handicapés et je travaillais des ateliers théâtre et j’ai commencé à voir comment le clown peut se mettre au service de la rencontre avec la personne fragile. Empathiclown est né quelques années après, en 2010, et on a commencé à intervenir en maison de repos, d’abord auprès de personnes plutôt déprimées, des personnes qui étaient seules en maison de repos, qui restaient beaucoup en chambre et ne voulaient plus participer aux activités. Rapidement, on a vu que le clown était très bien reçu par les personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer et donc le projet s’est développé plutôt autour de Cantou, qui sont des lieux fermés où vivent ces personnes qui ont la maladie d’Alzheimer.

Depuis, le public visé s’est diversifié ?

Denis : Oui, parce que pour moi, la fragilité pouvait aller dans tous les sens. On a appelé ça Empathiclown car c’est le clown qui va utiliser ses qualités qui sont la fragilité, la générosité, l’humour et la poésie pour se mettre à l’écoute et en écho de la personne qu’il va rencontrer. Il y a donc un moment où on se met en accord avec la personne, comme si on créait des liens avec tout en trouvant comment jouer ensemble, comme des musiciens. Donc après le lancement du projet en maison de repos, on a poursuivit dans une école spécialisée pour des adolescents autistes et polyhandicapés. Ce sont des enfants autistes qui ont aussi un retard mental, ils sont très fragiles et difficiles à atteindre. Les séances dans cette école se passent dans le Snoezelen, une pièce neutre où le clown seul accueil un enfant pour un moment d’échange ensemble, entre 15 et 30 minutes car l’idée aussi est de prendre son temps, c’est une donnée importante du projet, avec des jeux, des moments musicaux, etc.

Il y a également des rencontres avec les sans-abris, du côté de Charleroi ?

Denis : Oui, c’est en continuant là encore à voir où sont les fragilités, on s’est interrogés sur le monde de la rue et on a lancé un projet avec le CPAS de Charleroi et son service d’éducateurs de rue qui s’appelle « Carolo rue ». On a décidé d’aller voir les personnes en rue mais c’est très compliquée car la rue est pleine de monde. Pour revenir à l’origine du projet, on avait un partenariat avec l’AWIPH (aujourd’hui AVIQ) et en tant que personnes du théâtre, on avait développé un spectacle autour de la sensibilisation sur le handicap. C’était deux clowns mariés qui se promenaient en chaise roulante mais la chaise n’était qu’un prétexte, on travaillait aussi sur d’autres handicaps, sur la Langue des signes, sur des jeux de foulard pour la cécité, on avait décoré toute la chaise avec des dessins d’art brut. Pour répéter ce projet, on a été travailler à la Gare Centrale, en hiver, et c’était intéressant de confronter toutes ces réalités (handicaps, clowns, jeunes mariés) à un endroit où les gens ne s’y attendent pas. Et c’était marrant de voir se constituer un groupe autour où se mélangeait des voyageurs de passage, des touristes, des gens de la sécurité mais aussi pas mal de SDF qui sont souvent dans la gare et il y avait une espèce d’unité autour des clowns. Souvent, les SDF venaient après nous parler, nous raconter leur vie et on a trouvé que c’était vraiment intéressant.

Après, ça a été très compliqué à Charleroi parce que très vite, les clowns sont encombrés de beaucoup de monde et comme j’expliquais au début, le projet est de rencontrer les personnes dans leur fragilité personnelle et non pas de faire une animation de divertissement, un spectacle de rue. On a donc eu besoin de limiter un peu nos rencontres, on a une camionnette qui nous sert de loge et qui peut s’arrêter au bord de la rue pour rencontrer quelques personnes sur un banc. Mais on a vu que c’était compliqué par rapport à la circulation et tout un public qui peut passer et avec les éducateurs de Carolo Rue, on a finalement, depuis quelques années, travaillé dans des squats. On ne rentre pas dans le squat même, on s’installe devant avec notre matériel de camping et on organise des petits piques-niques été comme hiver, pour ne pas être intrusifs.

Combien de personnes composent l’association ?

Denis : C’est avant tout une association d’artistes qui se sont réunis pour travailler ensemble. Pour les interventions, je suis parfois accompagné de Julie Kerbage, comédienne, qui vient avec moi depuis plusieurs années. C’est avec elle qu’on avait fait le projet des jeunes mariés en chaise roulante. Depuis un an, je suis aussi accompagné par une danseuse, Céline Verdan, qui travaille beaucoup en crèche, avec de tous petits enfants. Je trouvais que son travaille était très proche de celui qu’on faisait à l’association. J’aimerais aussi parler de Madeleine Tirtiaux, dessinatrice. Il y a deux ans, on voulait faire écho de notre travail avec les SDF à Charleroi mais prendre des photos était compliqué. On y vit des choses parfois tellement difficiles que c’est délicat. On a donc fait appel à cette dessinatrice qui nous a accompagné une fois en rue et qui a fait des croquis. C’était intéressant de voir, j’ai donc proposé à madeleine d’accompagner tous les projets pendant un an, on a tiré de cela un livre, édité il y a deux ans.

On a d’ailleurs un nouveau projet qui se met en place, suite à cette rencontre avec Madeleine, j’avais envie de ce regard artistique sur des problématiques difficiles pour parler de ces personnes que je rencontre, notamment des personnes polyhandicapées, des enfants autistes profonds, des personnes atteintes d’Alzheimer ou qui sont dans un coma et voir quels sont leurs rêves, de quoi ces personnes ont envie demain. Pour cela, j’ai voulu travailler sur un projet de jeu, je me suis donc mis en scène en résidence artistique l’été dernier, avec un masque pour cacher le visage et ainsi plutôt travailler sur le corps et voir comment le corps reflète leurs rêves et leurs envies alors même que ce corps les a un peu lâché. Je ne voulais pas en faire un spectacle mais plutôt en témoigner et donc, de nouveau, j’ai proposé à Madeleine de m’accompagner. Elle a fait des croquis autour de ces improvisations de personnages et on en a également tiré des dessins qu’on a transformés en livre. Grâce à un crowdfunding qu’on a fait avec le LabCap48, on a édité ce livre, il va sortir le mois prochain et on va organiser des soirées de présentation de ce projet et des autres projets d’Empathiclown.

couloir-2On parlait de tous ces différents publics vers lesquels vous allez. Est-ce qu’il y a des rencontres particulières qui vous ont marqué ?

Denis : Oui, il y a chaque fois des moments un peu extraordinaires. J’aime bien raconter l’histoire de cette vieille dame atteinte d’Alzheimer, en fauteuil, ses bras sont plus ou moins collés à son fauteuil, ses jambes aussi donc elle ne bouge plus du tout, et elle répète tout au long de la journée, « ti-ta, ti-ta, ti-ta, ti-ta… ». Alors moi, j’étais en clown, on prend le « ti-ta », on prend ce qui vient et je répète et puis le « ti-ta » devient [chante] : « ti-ta-ti-da-la », une chanson, et puis après ça donne envie de bouger, donc je commence à danser, prendre ses mains et faire bouger le fauteuil, ensemble, on fait une espèce de rock avec le fauteuil en chantant, et puis la séance se termine comme ça, je sens qu’elle se détend, c’est assez chouette. Avant de partir, je lui donne un bisou parce que j’aime bien avoir un contact physique, même si là c’est compliqué mais bon je me lance, et alors quand je fais ça elle me dit : « merci mon chou ! ». Et là j’ai éclaté de rire, je trouvais ça incroyable, puis elle a ris aussi donc pour moi, c’est vraiment assez inoubliable, donc ça c’est vraiment très chouette.

Et il y a aussi un nouveau projet maintenant que j’ai pu mettre en place dans une école primaire à Froyennes, qui est un petit village à coté de Tournai. Ça c’est grâce aussi à de l’argent que j’ai reçu via Cap 48. C’est une école spécialisée qui accueille différents types d’enfants, mais moi je travaille avec une classe d’enfants polyhandicapés, de première année primaire donc ce sont des enfants qui ont entre 6 et 10 ans, mais qui sont vraiment collés dans des « coques », dans leur fauteuil, qui sont vraiment très handicapés, physiquement et mentalement. Et là, il y a une petite fille dont les bras et les jambes sont attachés, elle a la tête sur le côté, elle a des lunettes, et la première fois que je l’ai vue, je me suis dit « Mais qu’est-ce qu’il va se passer ? Où vais-je aller ? ». Et puis alors après, je me suis plongé dans ses yeux et j’ai juste regardé ça avec admiration et tendresse et elle a éclaté de rire. Maintenant, chaque fois qu’elle entend la voix du clown qui dit « bonjour la classe », on entend un petit rire qui pointe comme ça, c’est vraiment formidable, c’est vraiment un grand plaisir d’aller retrouver ces personnes-là, de savoir que ça a existé et que ça revient parfois, parfois ça ne vient pas, on n’est pas dans un monde exact donc parfois l’enfant retourne dans une bulle parce qu’ il peut y avoir plein de contrariétés. C’est pour ça aussi que j’ai voulu travailler pour ce projet, ne pas pouvoir s’exprimer peut créer tant de frustration et de difficulté à juste dire « j’ai mal au ventre » ou « j’ai besoin de respirer », « j’ai besoin d’être seul », enfin tout ça, ils ont très peu de moyens de le faire, et je trouve ça vraiment très touchant ce travail.

Quand on pense clown forcément, on pense aux enfants, et c’est vrai que le public adulte on n’y pense pas toujours en premier.

Denis : Non et on doit se battre un peu contre l’image des clowns, pour que ça puisse se faire, donc ce n’est pas facile. Il existe ici à Liège, une association qui s’appelle Le clown relationnel qui forme pas mal de gens du monde du soin aux clowns aussi, pour avoir une approche parfois plus légère, plus ludique, avec d’autres approches. La qualité principale du clown serait de pouvoir regarder les choses de biais, en louchant par exemple. Vous entrez, vous regardez un malade en louchant, tout d’un coup vous voyez deux personnes, et donc vous ne savez plus ce qu’il faut regarder et tout est biaisé. Ça vous permet de voir les choses différemment avec une nouvelle fraîcheur, c’est déjà un grand pas vers la redécouverte du monde, notamment le monde du handicap.

Vous organisez également un camp à l’étranger.

Denis : On a eu envie de tester pour une première fois cet été, un camp d’une semaine qu’on propose avec 3 accompagnants et 7 personnes donc on est vraiment dans quelque chose de léger, facile et on propose de faire ça dans un gîte au Portugal. C’est un gîte avec des chevaux, avec une piscine, c’est un lieu vraiment formidable, c’est un vieux petit château et donc on a proposé d’inviter un groupe à juste passer des vacances ensemble. Il ne s’agit pas d’être servi, il s’agira de cuisiner ensemble, d’aller faire des menus, aller faire des courses ensemble, puis on propose des journées à la mer, des visites de la région. Éventuellement, si des gens sont intéressés, ils peuvent me contacter via le site d’Empathiclown. Ce n’est pas un projet directement lié à la démarche d’Empathiclown, mais il y a la même idée d’être vraiment à l’écoute des gens et ne jamais imposer les choses. On se met toujours dans cet accordage, c’est vraiment fantastique et il faut qu’on fasse ça vraiment avec des tout petits groupes pour qu’on puisse reconnaître l’individualité de chacun.

Ce qui est au cœur du projet et que l’on a plus vraiment le temps de faire dans la société actuelle, on le disait, c’est justement de prendre le temps.

Denis : Voilà, la contrepartie que l’on veut offrir c’est ça parce que des institutions nous demandaient « ah oui, alors c’est quoi la rentabilité ? ». Le mot rentabilité est vraiment un mot qu’on barre, on essaye de ne pas évaluer les choses, de les vivre avant tout. On cherche continuellement à financer nos projets parce que je tiens à ce que ce soit des professionnels qui interviennent, Céline, Julie, et moi-même, ont est rémunérés pour le travail qu’on fait. Un gros travail de l’association c’est donc de trouver toujours des financements pour pouvoir offrir notre service. Bien sûr, c’est un luxe de passer une heure avec une personne juste pour le faire rire, l’écouter, chanter ensemble Claude François ou Julien Clerc mais après ça, on sent tellement que la détente est bien là et que l’attention qu’on a porté à cette personne est tellement forte, c’est ce qu’on veut défendre car ça en vaut la peine. On trouve que c’est vraiment important de pouvoir faire les choses bien, c’est pour cela qu’on cherche à financer le projet de telle sorte que les artistes aient envie de faire ça toute la journée, pas courir à une répétition puis à un spectacle le soir. Il faut vraiment prendre son temps et je cherche pour ça des artistes qui sont impliqués dans le projet.

Vous trouverez toutes les informations sur le site internet de l’association. Vous retrouverez également via ce lien le podcast de l’interview de Denis Bernard.

Merci à Nicolas Thirion pour la retranscription. Photos : (c) Empathiclown Asbl.

Justine

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